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"Transversales":  littérature jeunesse: la fin des tabous?.

Transversales ? Certaines bibliothécaires ont été intriguées par l'intitulé des journées de formation continue qui se sont tenues à Paris les 2 et 3 avril 2008. Il exprime les multiples possibilités qu'offre le livre pour créer des passerelles entre les cultures, les moyens d'expression, les générations, en explorant notamment les frontières incertaines entre littérature de jeunesse et littérature générale, qu'il s'agisse de romans ou de livres d'images.

Nous avons regroupé ici quelques extraits de diverses interventions pour une conversation fictive sur le thème des tabous et de la création littéraire, autre forme de « transversale » dont les personnes citées ne nous tiendront, nous l'espérons, pas rigueur. Leurs interventions dans leur intégralité feront l'objet de comptes-rendus envoyés aux participants ou publiés dans les Notes Bibliographiques.

Après avoir rappelé l'existence de la loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, Daniel Delbrassine souligne que «quasiment aucun livre n’a été réellement interdit, du fait de l’autodiscipline des maisons d’édition, bien sûr conscientes de l’épée de Damoclès ainsi suspendue au-dessus de leur tête, mais semble-t-il, aussi presque toujours en accord avec les principes de la loi. (...)  Les éditeurs sont en général suffisamment responsables pour ne pas proposer de titres litigieux dans des collections destinées à l’enfance et à l’adolescence. La fonction d’intimidation de la norme légale semble donc assez efficace pour influencer puissamment la création »

Une pression à laquelle nombre d'éditeurs refusent pourtant de se soumettre. Pour Sylvie Gracia, l'important est la valeur littéraire des textes. « Aux éditions du Rouergue, nous parlons de littérature quel que soit l'âge des lecteurs, (d'où) le regard un peu particulier que je porte sur la littérature jeunesse. Dans nos collections « ados » on trouve des textes qui ont une exigence littéraire, des textes qui bousculent, qui s'affranchissent d'un certain nombre de tabous (...), qui ont fait éclater ce carcan qui maintenait encore la littérature jeunesse dans un genre mineur. »

Olivier Cohen partage ce point de vue. « A partir du moment où une vraie beauté apparaît dans un livre, sous quelque forme que ce soit (...) pour moi, le livre est au-dessus de tout soupçon (...)  Aux éditions de l'Olivier, il n'y a pas de collections estampillées « pour la jeunesse ». Ce qui m'intéresse c'est plutôt les convergences vers la vraie littérature, qui, à mes yeux, se passe d'étiquette. Alors, il y a des livres qui sont plus ou moins difficiles, plus ou moins complexes, plus ou moins crus ou violents, mais je préfère m'en référer à ce type de différenciation littéraire qu'à des différenciations qui appartiennent au domaine - je ne sais pas - de la moralité ou même au domaine du marketing puisque les collections sont faites pour atteindre un certain type de public ».

Pour Daniel Delbrassine, « On voit clairement les autorités se focaliser sur des contenus, sans un mot pour les aspects formels, essentiels pourtant. (...) Dans toutes les polémiques sur l’in-adéquation de certains récits au jeune public, la prise en compte des aspects techniques est en effet rarissime : les commentateurs de tout bord s’acharnent sur les thèmes abordés, oubliant qu’un récit de fiction est d’abord reçu par son lecteur en fonction des moyens littéraires mobilisés par l’auteur. » Il cite Quand les trains passent… de Malin Lindroth, exemple idéal car ce roman est « pourvu de ce que j’appelle des mécanismes de protection du lecteur. (...) Un texte fort sans aucun doute, mais nécessaire peut-être, comme un conte d’avertissement…».

Il ne faut pas oublier non plus l'attrait du fruit défendu et les lectures dérobées. Olivier Cohen évoque les romans qui ont exercé une grande influence sur lui : « Quand j'ai découvert les livres (de J.D. SALINGER), j'étais très jeune, je lisais beaucoup, sans doute beaucoup trop – de manière presque pathologique, et ce qui m'intéressait, c'était de lire les livres qui étaient publiés manifestement dans des collections qui n'étaient pas pour les enfants, donc de les lire en cachette. Et je pense que si L'attrape-coeurs avait eu l'aspect d'un livre pour la jeunesse, à priori, je serais passé à côté. Mais là, c'est un livre qui avait tous les attraits de l'interdit, et donc j'ai été pris au piège. Je l'ai lu. »

Il rejoint en cela les témoignages de Catherine Henry et Ghislaine Abraham, intervenantes en milieu scolaire pour l'association : CLER amour et famille : en ce qui concerne la sexualité, tout est accessible aux jeunes, même à ceux qui sont protégés par des parents vigilants. Les mots les plus crus circulent en cour de récréation, avec parfois des explications à la clef. Les conversations avec les copains, les films vus ensemble (y compris les films porno), les sites Internet alimentent les fantasmes les plus délirants. Les parents, qui répondent avec simplicité et compétence aux questions des petits, se trouvent disqualifiés au moment de la puberté...

Terminons par le regard lucide mais sans indulgence que Sylvie Gracia porte sur notre rôle de « pescripteurs» : « Une des difficultés de ce métier d'éditeur en littérature jeunesse c'est de s'affranchir de vous (sous-entendu les prescripteurs), c'est-à-dire de ne pas penser au regard que vous pouvez porter sur ce que nous allons publier. (...) Nous sommes en permanence dans l'oubli de vous ! »

Extraits des tables rondes La fin des tabous ? Avec D. Delbrassine, Milieu scolaire, milieu familial : une jeunesse à deux visages, avec C.Henry et G. Abraham : Romans pour ados, romans pour adultes ? Avec O. Cohen et S. Gracia.